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Le rôle de l'éducation

P. Rajagopalachari

Ma présence ici est un peu une anomalie. Car, d'un côté, la tradition spirituelle et les enseignements de notre Maître insistent sur le fait que nous sommes toujours des étudiants. Et il est un peu anormal, pour un étudiant, de venir parler de formation. Bien sûr, moi aussi, je me suis consacré à m'instruire. Chacun traverse ce processus, chacun va à l'école pour acquérir cette instruction qui nous est donnée, et l'absorbe ou non selon son choix. Cela a toujours été un peu déconcertant de constater que certains étudiants réussissent bien et d'autres pas, que certains semblent recevoir facilement l'enseignement, et d'autres pas du tout. Tout professeur ayant pris au sérieux son enseignement sait que tout le monde n'est pas apte à recevoir un enseignement. Et pourtant, dans les écoles, on commet l'erreur de vouloir cent pour cent de réussite. Alors, hypocritement, on donne aux gens des notes qui leur permettent de réussir, de telle sorte que la réputation du professeur n'en souffre pas. Ainsi l'enseignement a été systématiquement et progressivement affaibli, afin de l'adapter au niveau de performance voulu par le professeur, l'école ou les autorités.

Je pense qu'ils ont eux-mêmes perdu la notion de ce que signifie réellement l'enseignement, car l'on ne peut pas dire que les professeurs soient encore conscients de ce qu'ils doivent faire. Parce que les niveaux ont été progressivement abaissés et dilués. C'est comme nos trains express, nos trains à grande vitesse. Je ne sais comment qualifier cela : mensonge, stupidité ou ignorance - d'appeler " trains à grande vitesse " des trains qui se déplacent à une vitesse moyenne de quarante ou cinquante kilomètres à l'heure. En Inde nous en avons beaucoup. Des trains qui mettent vingt heures pour faire 950 km, et souvent - pourquoi souvent, généralement - n'arrivent pas à l'heure ; la plupart d'entre eux ne partent pas à l'heure. Et cependant, le gouvernement indien, la société des chemins de fer, le conseil d'administration des chemins de fer, publient des records prétendant atteindre les 88,8% de ponctualité.

Ainsi quand nous abaissons le niveau, le danger est que nous oubliions ce que nous sommes en train d'essayer d'enseigner nous-mêmes. C'est comme le lait, à force de diluer le lait, virtuellement peut-être que même la vache finira par oublier ce qu'est le vrai lait. Ainsi l'enseignement doit être accepté par les étudiants avec cette condition très sérieuse qu'il est censé les élever. Je pense que l'enseignement doit être correctement compris comme un processus d'élévation, et non pas comme un processus de remplissage de crâne avec des faits. C'est malheureusement vrai qu'en Inde, l'enseignement se cantonne largement à nous faire entasser des faits, volume après volume, des choses que nous n'utiliserons jamais plus tard dans notre vie. Une des premières situations incompréhensibles que je rencontrai, ce fut lorsque je dus me présenter, il y a longtemps, à l'examen des services administratifs indiens, j'y ai rencontré d'excellents chercheurs en chimie, excellents à tous les niveaux, entrant au service administratif des chemins de fer indiens ou au service indien des impôts, ou au service des douanes ; des comptables entrant au département des forêts ; des botanistes finissant comme percepteurs.

Notre pays est célèbre pour son habitude de mettre des chevilles carrées dans des trous ronds. C'est pourquoi nous sommes une nation si dégénérée, qui ne produit aucun résultat qui vaille la peine qu'on en parle. Nous n'avons rien dont nous puissions être fiers, à part notre passé. C'est pourquoi nous ne cessons de parler d'Ashoka, de Buddha, de Chanakya et de tous ces gens. Parce que, dans le présent, il n'y a rien dont nous puissions être fiers. Je pense qu'une des plus grandes erreurs a été l'affaiblissement systématique des valeurs. Il se peut que nous ne soyons pas capables d'obtenir des résultats conformes à certaines normes, mais les normes ne devraient pas être abaissées pour être adaptées aux résultats. Chaque fois qu'il y a un accident de chemin de fer, la vitesse est réduite pour tous les trains, dans l'intérêt et pour la sécurité de la vie humaine. Alors nous ne devrions plus avoir de trains du tout ! Nous devrions faire marcher tout le monde ! Pourquoi leur faire acheter un billet ? Ils n'ont qu'à marcher le long de la voie de chemin de fer. Ce serait le plus sûr ! Alors, bien sûr, on peut aussi rencontrer des buffles qui vous chargent à mort... Il n'y a qu'à rester à la maison !

Dans ce pays plus que partout ailleurs, je constate cette dilution systématique, dilution des normes pour s'adapter aux performances, plutôt que le contraire qui consisterait à élever les performances pour qu'elles correspondent aux normes. Cela a été si fréquent dans notre pays que, même aujourd'hui, des organisations administratives ou établissant des normes comme l'" Indian Standards Organisation ", l'" ISO ", l'" ISI ", ne savent plus quoi faire. Une fois, j'ai eu le privilège d'assister à une assemblée de l'International Standards Organisation en Suisse, une de leurs réunions annuelles. J'étais l'un des deux représentants (deux délégués) indiens. C'était vraiment fascinant d'observer le climat politique qui régnait à l'International Standards Organisation, chaque pays se battant pour fixer des normes correspondant à son niveau de compé-tence. Il y avait des nations très compétentes comme les Allemands. Les Japonais n'étaient pas encore dans la course à cette époque. Je parle peut-être des années 1949-1950. Les Japonais étaient encore un peuple très arriéré, rudimentaire, fabriquant des jouets qui ne fonctionnaient pas. Ils ne fabriquaient que des jouets qui se cassaient la première fois qu'on les remontait. Ils étaient des imitateurs; des imitateurs bon marché. Mais les Allemands étaient toujours techniquement parfaits. Même à cette époque, les nations étaient en concurrence, mais elles ne voulaient pas des normes élevées réclamées par les Allemands. Ainsi je trouvai que ces réunions ne consistaient qu'en trocs : vous avez cette norme, j'aurai cette norme. Vous produisez cela selon votre norme. Je produirai ceci selon ma norme. Alors, si même les organisations responsables des normes, l'ISO qui contrôle les normes ou propose des normes au monde entier, procèdent de cette façon, jusqu'où irons-nous ? Nous finirons avec des marchandises bon marché, produites à la six-quatre-deux, sans espérance de durée.

Je pense que, d'une façon similaire, exactement comme dans le processus de fabrication, le caractère d'une nation est détruit quand l'enseignement est systématiquement dévalué, d'année en année. Si autrefois la moyenne était de 60%, aujourd'hui cela peut être n'importe quoi, même 5%. Actuellement, il y a une campagne au Tamil Nadu pour ajouter 5 points à tous les étudiants des classes peu avancées - d'après quelles considérations, je ne sais pas. Pourquoi pas 10, pourquoi pas 15, pourquoi ne pas admettre tout le monde, sans instruction? Si l'on n'arrête pas ces choses à temps, viendra le jour où vous délivrerez des diplômes gratuits à toutes les classes retardées, comme on les appelle.

Déjà nous avons cette tragédie dans ce pays, que le chirurgien du cœur ne sait pas où est le cœur. Ils introduisent l'instrument et recousent le patient. Je ne me souviens plus si c'est à Singapour ou à Kuala Lumpur, Babuji était tombé et souffrait de l'épaule, il avait une petite luxation. L'hôpital américain était censé être le meilleur d'Extrême-Orient. Je l'y ai emmené. On nous conduisit au département de radiologie. Je dis au professeur chinois de radiologie qui traitait le cas, que c'était l'épaule gauche qui était luxée. Il dit : " Nous connaissons notre métier. Nous savons comment trouver ce qui ne va pas chez un patient; laissez-nous faire. " Une demi-heure plus tard, Babuji revint. Nous l'aidâmes à remettre sa chemise, et cela aussi lui fit très mal, et quand ils appor-tèrent la radio, c'est l'épaule droite qu'ils avaient radiographiée, alors même que je les ai prévenus. C'était le meilleur hôpital d'Extrême-Orient, et le meilleur professeur de radiologie. Alors je l'ai appelé et je lui ai demandé : " Qu'avez-vous fait, Professeur ? " Il répondit : " Je ne sais pas comment cela est arrivé. " Ceci montre la négligence qui va de pair avec la prétention arrogante d'être le meilleur. " Je suis le meilleur, je ne peux pas me tromper, tout ce que je fais est juste, " ce genre de choses. Ainsi l'instruction est inutile quand nous devenons négligents.

Le meilleur avion du monde piloté avec négligence, et c'est le crash - A320 près de Bangalore. Ainsi l'enseignement ne consiste pas seulement à nous transmettre des connaissances. Il doit simultanément nous entraîner à savoir utiliser ces connaissances, savoir comment les appliquer, où, quand et pourquoi les appliquer. Ainsi il y a la distinction générale entre, dirons-nous, l'aspect théorique de l'enseignement qui doit être à la base de la pratique ou un fondement pour celle-ci, d'une part, et de l'autre le savoir-faire qui doit en découler. Nous devons donc préparer solidement l'enseignement théorique à la base, vous voyez, le préparer systématiquement de telle sorte qu'il nous présente des faits sous une forme plus aisément assimilable.

A l'époque de ma scolarité, on enseignait l'art du résumé dans les classes anglaises. Je ne sais pas si on apprend de nos jours comment condenser quelque chose de mille à trois cents mots sans en perdre le sens, sans perdre la structure, sans perdre la beauté syntactique. Comment, autrement dit, présenter la version de l'auteur comme votre version, sans même que celui-ci puisse découvrir que vous avez condensé en un tiers ce qu'il a écrit en trois fois plus long. La Nature fait cela tout le temps : en effet, au fur et à mesure de l'évolution, on trouve de plus en plus de traits évolutionnistes, de valeurs évolutionnistes, de caractéristiques évolutionnistes qui se réalisent dans le courant de la vie. Un magnifique exemple est celui du fœtus qui se développe dans le ventre d'une mère : Comment dans les toutes premières semaines, il traverse toutes les phases de l'évolution, depuis les formes de vie très primitives du début jusqu'à la forme humaine. Il doit y avoir concentration. Pourquoi je dis cela ici, c'est parce que je dois superviser vos frères ici qui sont en train de préparer le contenu des cours , en veillant à ce que, chaque année, le passé soit aussi condensé que possible et intégré comme fondation dans le présent. Or nous savons que, où nous construisons des structures, les fondations ne constituent qu'une toute petite partie de l'énorme hauteur du bâtiment qui s'élèvera dessus. Il faut que ce soit de plus en plus solide, bien sûr. Maintenant, supposez que vous deviez avoir cent mètres de fondation pour supporter un bâtiment de cent mètres, nous ne construirions jamais de bâtiments. Ce n'est pas possible. De même, les édifices pédagogiques, les programmes pédagogiques, les cours scolaires ne peuvent fonctionner ou être utilisés facilement que si on résume le passé, qu'on en fait une fondation pour le savoir actuel et un pont vers l'avenir.

Donc le passé doit être une fondation sur laquelle nous construisons le présent, et le présent doit être un pont vers l'avenir. Si ce concept est clairement compris, que c'est l'avenir que nous visons, le présent est aussi sans valeur à moins qu'il ne puisse nous guider vers le futur. Que vaut un présent qui ne peut pas vous conduire vers le futur ? C'est comme un train, vous savez, qui resterait éternellement à Hyderabad. Il est dans le présent, mais il n'est pas dans le futur, s'il ne peut pas me conduire à Vijayawada qui est pour moi l'avenir dans l'espace et le temps. A quoi servent de tels trains ? Ainsi, dans tout ce que nous faisons, dans la nourriture que nous mangeons aujourd'hui, nous posons les fondations pour notre santé dans le futur. Par les pensées que nous absorbons et que nous assimilons aujourd'hui, nous construisons notre avenir. Certains Sahaj Margis disent : " n'absorbez pas. " C'est une position complètement différente.

Dans le Sahaj Marg, bien sûr, nous entrons dans le processus rétroactif qui consiste à d'abord démonter la superstructure, puis démolir la fondation, et enfin démolir la base sur laquelle la fondation repose, mais c'est après que ces choses ont été construites, pas avant. Quand nous parlons de cours pour les abhyasis, ceux-ci doivent se souvenir qu'ils ne sont pas là pour obtenir un certificat ou un diplôme. Car cet enseignement ne vous servira pas dans la vie publique, dans un sens financier. Ce que nous vous offrons ici ne vous servira pas à chercher un emploi. Il s'agit d'un cours destiné à vous aider dans votre effort pour progresser dans votre évolution vers cette personnalité ou ce que l'on appelle l'être humain parfait. Bon, nous disons qu'il s'agit de Dieu. Qu'est-ce que Dieu ? Nous ne savons pas ; alors comment définir l'être humain parfait ? On nous dit de prendre comme modèle d'un être humain parfait quelqu'un ou quelque chose que nous connaissons. C'est comme en mathématiques, on prend x comme réponse : si 2X + 3 = ceci cela, que vaut X ?

C'est là qu'intervient la présence du Maître, sa personnalité, son œuvre, sa forme, que nous prenons innocemment, aveuglément peut-être, comme notre But pour le moment. Cette notion de " pour le moment " est importante. J'ai découvert qu'il y avait une tendance à vénérer les héros qui fait que, sans rien connaître de la personne que nous admirons, nous continuons à l'admirer. Or, si nous observons notre vie publique aujourd'hui, le culte des héros est le fléau de notre culture actuelle. Toute personne qui occupe une position importante ou une position d'autorité est ipso-facto vénérable, susceptible d'être vénérée comme un héros. Il y a toutes sortes de héros pour un public très crédule, sans instruction, illettré.

Quand cessera-t-on d'avoir ainsi le culte des héros ? Seulement quand nous aurons une population instruite, devenue consciente de ses responsabilités, sachant ce qu'elle fait, où chaque individu doit savoir ce qui se passe et comment il peut, en tant qu'individu, jouer un rôle dans la destinée de ce pays pour le guider vers ce qu'il devrait être.

Ainsi l'intérêt pour notre instruction s'élargit. Il y a d'abord l'évolution de votre moi, ensuite l'évolution des gens que vous aimez, dont vous êtes responsables - cela peut être une famille, cela peut être une communauté, une nation, cela peut être le monde entier, cela peut être l'Univers lui-même. Mais tant que vous ne vous êtes pas vous-mêmes mis en condition vous ne pouvez pas le faire pour quelqu'un d'autre.

C'est une loi, voyez-vous, celui qui n'est pas en bonne santé ne peut pas aider quelqu'un d'autre à le devenir. Si vous voulez relever un homme qui est tombé dans la rue, vous devez avoir la capacité physique de le soulever. Si vous voulez aider les pauvres, vous devez avoir de l'argent dans vos poches. Si vous voulez enseigner, vous devez avoir reçu l'enseignement qui vous rend capable d'enseigner. C'est un sujet très controversé. Qui est qualifié pour enseigner ? Aujourd'hui, tout le monde enseigne. Les politiciens nous enseignent, les dramaturges nous enseignent, la télévision est censée nous enseigner. Les réseaux radio, le cinéma sont appelés médias pédagogiques. Oui quand ils éduquent, non quand ils éduquent mal ou qu' ils " dés-éduquent ". C'est un fait bien connu, n'importe quel quotidien aujourd'hui... je veux dire que, parfois, vous devez faire attention à ce que vous donnez à lire à vos enfants. Nous ne pouvons pas les emmener au cinéma, par exemple, à cause de toutes ces inepties qu'on voit dans les films. Vous ne pouvez même pas regarder des émissions à la télévision. Elles deviennent de plus en plus vulgaires et dégénérées. Ainsi ce qu'on appelle les médias éducatifs remplissent la fonction contraire. Je veux dire que cela ne peut pas être en soi-même un moyen éducatif si ce moyen ne donne pas d'enseignement. Donc si un professeur enseigne une chose fausse, on ne peut plus l'appeler un pro-fesseur. Ceux qui peuvent offrir leurc conseils doivent d'abord être observés un peu comme au microscope.

C'est pourquoi Babuji dit que vous avez tous les droits du monde d'examiner votre professeur, votre Maître, avant de l'accepter. Evaluez-le avec les capacités dont vous disposez. Une réelle évaluation du Maître est impossible. Mais des professeurs, oui, vous pouvez assurément les évaluer. Autrefois, c'était l'usage d'avoir des précepteurs privés qui venaient à la maison pour instruire nos enfants quand ils avaient un peu de retard dans une ou deux matières, et si vous n'étiez pas satisfaits, vous le renvoyiez et engagiez quelqu'un d'autre. Les professeurs ne sont pas en eux-mêmes vénérables s'ils ne gagnent pas votre vénération. Comment gagnent-ils votre vénération ? En étant parfaitement performants dans la matière pour laquelle ils sont venus. On appelle cela l'intégrité. C'est un simple mot. Il doit y avoir de l'intégrité dans tout ce que vous faites.

Un professeur doit enseigner non pas pour sa propre importance, mais avec l'intention ou avec l'idée d'aider la personne à qui il enseigne. Qu'il soit lui-même, petit, grand, noir ou blanc, peu importe. Mais si l'enseignement qu'il dispense vous est profitable, acceptez-le. Si c'est pour son profit, quittez-le. Nous devons avoir quelques lignes de conduite très fermes en ce qui concerne notre approche de l'enseignement. Parce que les parents aujourd'hui ne savent pas pourquoi ils envoient leurs enfants à l'école ou au collège, si ce n'est pour la raison qu'ils doivent avoir un métier plus tard, qu'ils doivent réussir. Des femmes qui deviennent ingénieurs - dans la construction, le génie civil - officiers dans l'armée... de nouveau, je dirais que c'est inadapté. Elles sont comme une cheville ronde dans un trou carré ou quelque chose comme cela. Parce qu'il y a certaines fonctions pour lesquelles nous sommes construits au niveau biologique et d'autres pour lesquelles nous ne le sommes pas. Je pense à la grande tradition de la Gita où il est dit, vous savez, ce que tel et tel varna devrait faire. Je n'entends pas suggérer que l'on devrait adhérer religieusement à ces principes. Mais nous devons essayer de comprendre pourquoi ces principes furent créés au départ. Pourquoi un brahmane devait enseigner, pourquoi un Vysya devait labourer et se lancer dans les affaires. De quoi s'agit-il dans ce Varnasrama Dharma ? Est-ce encore applicable aujourd'hui ? Si vous faites ce genre d'évaluation pour ensuite accepter ou rejeter, c'est une façon scientifique, rationnelle de gérer la situation. L'irrationnel, c'est ce que nous voyons aujourd'hui : la haine entre castes, tout le monde faisant tout ou essayant de tout faire. C'est irrationnel et par conséquent ce n'est pas acceptable. Tout ce que nous préconisons, c'est d'essayer d'être rationnel, d'essayer d'approcher votre sujet avec toute la raison dont vous êtes capables, en utilisant cette éducation pour améliorer votre capacité à être rationnel, de plus en plus, jusqu'à ce qu'on arrive à une situation où il puisse y avoir certitude à propos de ce qu'on étudie.

La spiritualité est peut-être un sujet irrationnel. Il ne peut pas y avoir de rationalité en spiritualité. Pourquoi l'un progresse-t-il et un autre pas ? Dieu sait. Pourquoi quelqu'un qui pleure toutes les larmes de son cœur aux pieds du Maître depuis 30 ans ne progresse-t-il pas et pourquoi un débutant est élevé jusqu'au Brahmanda mandal en six mois, et six mois plus tard jusqu'au Para Brahmanda, personne ne peut le dire. Vous posez la question au Maître, il dit : " c'est le désir de mon Maître "; vous de-mandez à son Maître, s'il est accessible, il dit : " c'est le désir de mon Maître ". Ici, pas de rationalité. Ainsi c'est comme tant de choses que vous avez acquises seulement pour y renoncer. On doit acquérir le savoir pour finalement s'en détacher dans ce grand renoncement : le savoir ne peut plus m'aider.

Vous devez vous rappeler la célèbre phrase de Vivekananda : " L'intellect peut nous mener jusqu'à un certain point, mais il arrive un moment où nous devons lui dire respectueusement au revoir. " Je suggère que cela s'applique à tout le reste. Bon, cela peut vous amener jusque'ici, mais vient un temps où il faut renoncer et dire : " maintenant, au revoir. Vous avez bien servi votre but, c'est vrai." Je suggérerais même, au risque d'être mal compris, que cela s'applique à toutes les autres valeurs de la vie.

La vérité , qu'est-ce que la vérité ? Je me souviens que le Dr Varadachari me disait souvent qu'il y a une vérité pour chaque niveau d'existence et que la Vérité absolue n'existe pas. Ce qui est vrai pour l'enfant n'est pas vrai pour les adultes ; ce qui est vrai pour le mendiant n'est pas vrai pour l'homme riche. Ainsi pour la valeur de la vie en tant qu'expérience, dans son aspect vécu : la faim que ressent le pauvre, jamais le riche ne la ressent. Lui aussi parle d'avoir faim : " j'ai faim, donne-moi quelque chose à manger ", mais son estomac est plein. C'est, dirons-nous, une faim conditionnée, il regarde la pendule, il est 12h30, c'est l'heure du repas, il se met à avoir faim. La réalité de l'existence elle-même est une valeur discutable. Qu'est-ce qui est réel ? C'est comme une marée changeante, qui monte et qui descend. Ce qui est réel à un moment semble irréel le moment suivant. Quelquefois quand je considère ma vie spirituelle, j'ai même tendance à me demander si Babuji a jamais été présent dans ma vie. Etait-ce réel ? Suis-je allé à Lui ? Ai-je vécu tant d'années avec Lui ? Etait-ce vrai ? Ou est-ce un fantasme ? Vais-je soudain me réveiller de mon sommeil et m'apercevoir que j'ai dormi et que c'est au cours de ce sommeil que j'ai vécu tout cela en rêve ? Qui peut dire ce qu'est la réalité ?

Or, Babuji a dit que la Réalité est l'Ultime Essence Inchangeable. Maintenant ce que c'est, nous devons attendre de le découvrir. Et pour découvrir cette Réalité, il nous faut parcouir pas à pas tous les différents niveaux de réalité, acceptant l'idée que la réalité précédente n'était pas une erreur et n'était pas irréelle. Mais la réalité présente est une réalité plus grande que la réalité passée. Accepter l'idée que la réalité de la douleur de l'enfant est aussi réelle pour lui que ma douleur d'adulte. Que la réalité de la douleur physique est aussi réelle que la douleur mentale que vous pouvez ressentir. Qu'il peut y avoir de la douleur dans la séparation comme il peut y en avoir dans le fait de s'unir. Tout le monde pense que c'est le plaisir qui est là, mais là où il y a plaisir, il doit y avoir douleur. C'est inévitable. Une pièce a deux faces, même si elle est en or. Alors, quand allons-nous transcender cette idée qu'il y a une réalité ?

Je crois que c'est pour beaucoup à cause de l'importance de la vie publique indienne, pour laquelle il y a une Réalité et tout le reste est Maya, et je sais que le Dr Varadachari en blâmait Shankara à voix forte. Babuji le soutenait d'une façon plus silencieuse. Cette idée de Maya a créé le chaos dans la société indienne. C'est un enseignement faux, c'est un mauvais enseignement, spirituellement, philosophiquement, dans n'importe quel sens, comme vous pouvez le voir. Parce que cela nous donne ce concept fascinant, cette échappatoire de dire :" tout ceci est Maya, tout est faux, que pouvons-nous y faire ? " " C'est Maya, comment s'y prendre avec Maya ? " Alors je pense que l'ultime sagesse vers laquelle la philosophie hindoue ou toutes les philosophies réelles doivent nous orienter est d'accepter le présent comme une réalité, d'utiliser cette réalité afin d'en forger une réalité future, ni plus ni moins grande, mais qui sera la réalité du moment; d'accepter l'idée qu'il y a des réalités et des réalités qui se succèdent. Rien n'est irréel. Comme par exemple, le fait que nous disions que rien de ce que le Divin a créé ne peut être mauvais. Nous ressentons certaines choses comme mauvaises et certaines choses comme bonnes. Pour l'homme qui aime les pommes de terre, les carottes peuvent ne pas être agréables au goût. L'un aime le thé et pas le café. Nous apprécions la peau du cobra mais pas son poison. Mais le docteur dit que le poison de cobra est très bon et qu'on peut en extraire des médicaments. L'homéopathie traite de ces choses. Alors, qu'est-ce qui est bon, qu'est-ce qui est mauvais ? Dans Hamlet, la célèbre pièce, rien n'est bien ni mal, mais c'est d'y penser qui le fait tel. Arrêtez de penser et la question de la bonté et de la méchanceté tombera.

C'est pourquoi nous apprécions la spiritualité sans pensée, l'état de samadhi. Car comme nous sommes capables de glisser dans un état sans pensée et peut-être au début, de méditer deux à trois minutes, il se peut que nous entrions ensuite dans une sorte de samadhi où nous sommes si absorbés que nous ne sommes pas capables de penser. Ce n'est pas que nous suspendions la pensée, mais la pensée est absorbée dans cette Réalité Ultime sans le savoir. Le samadhi est, je crois, un état d'absorption temporaire dans la Réalité Ultime dont nous n'avons aucune connaissance, dont nous avons une expérience temporaire, que nous ne pouvons pas évaluer, que nous ne sommes même pas capables d'identifier. Aussi le samadhi en lui-même n'a-t-il pas beaucoup de sens dans le Sahaj Marg. C'est un aperçu du genre de Réalité que nous visons.

Or, cet aperçu associé à l'état présent de mon être, alors que je suis sans pensées, calme, devrait donner un indice sur le fait que cette réalité peut devenir Réalité permanente. Dans mon être, dans mon existence, je pourrais être calme, silencieux, et sans pensées pour toujours. Si ceci est compris, alors nous n'avons pas de difficulté à comprendre que Dieu peut ne pas avoir de mental, car c'est le mental qui crée toute l'agitation, l'inquiétude, la perturbation, le fait d'être balloté sur les vagues du doute et de la frustration. Alors, comment Dieu pourrait-il être sujet à tout cela? Pas de mental. C'est très simple, facilement acceptable, facilement explicable. C'est ce qu'a dit Babuji Maharaj : " Dieu ne peut pas avoir de mental ". Ainsi le mental doit être pris aussi loin qu'il peut nous aider, puis, comme tout le reste, il doit tomber. Ainsi, nous avons la Région du Mental, puis il y a la Région du Supra Mental ou comme on l'appellera, le Para Brahmanda. Au-delà, nous allons dans la Région Centrale qui ne peut être décrite ni caractérisée, et finalement dans le Centre lui-même, qui est la Base, le Bhuma.

 

 
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